dimanche 21 août 2011

Médecine et archéologie



Rien de mieux, pour bien travailler, que de connaître l’origine et l’histoire de son métier.

Les médecins ne dérogent pas à la règle en multipliant, main dans la main avec archéologues et philologues, les enquêtes sur leur passé. Pour preuve deux livres parus récemment montrant tout l’intérêt d’un travail d’équipe interdisciplinaire entre sciences humaines et sciences fondamentales.

Dans Les médecins dans l’Occident romain, Bernard Rémy et Patrice Faure[1] s’interrogent sur le statut du praticien dans l’Antiquité romaine à partir d’un vaste corpus d’inscriptions (plus de 80 !), regroupant également des sages-femmes, des infirmiers et des « pharmaciens ». On en apprend autant sur leur implication dans la vie religieuse, que sur leur relative aisance financière. Personnalités importantes de la cité, les médecins, notamment militaires, n’ont eu qu’un rôle discret (voire nul) dans la vie publique des cités, se contenant a priori de dédicaces sans occuper de poste à haute responsabilité. Sans parler des esclaves dont les compétences médicales et/ou chirurgicales pouvaient être exploitées par leur propriétaire (y compris dans un contexte militaire). Mais on peut faire parler autre chose que les pierres…

Dans L’enfant et la mort dans l’Antiquité,[2] on trouve plus d’une quinzaine d’angles d’approche centrés sur la mort des tout-petits dans le monde gréco-romain, permettant de dresser un tableau particulièrement fourni et précis sur leurs conditions de vie et de mort. Voilà, dans tous les cas, qui change de l’ancienne école d’archéologie, oubliant que l’objet principal dans une tombe n’est pas le miroir, la céramique, l’épée, mais bien le défunt lui-même[3]. Certaines de ces études sont ainsi parfois facilitées par des découvertes archéologiques exceptionnelles (à l’échelle anthropologique, s’entend), comme ces 5000 sépultures retrouvées dans les faubourgs de Rome ou les 2754 vases contenant des restes d’enfants sur une colline de l’île d’Astypalea (Grèce). Avec une telle quantité de squelettes, on n’est plus dans l’anecdotique, mais bien dans une vision globale, de fond, permettant de mieux comprendre l’implication du corps médical dans le contrôle des maladies et du nombre des naissances. On se rend compte de l’importance de la mortalité infantile, causée principalement par les pathologies infectieuses, décimant parfois plus de 50% d’une classe d’âge. Non seulement les femmes ont du mal à avoir leurs enfants en raison de séquelles de maladies sexuellement transmissibles, mais, en plus, peu de leurs enfants survivent. Comment le sait-on ? Les squelettes parlent, avec ces lésions articulaires spécifiques des infections passées, mais aussi les ex-voto déposés dans des sanctuaires thérapeutiques figurant des bébés, des seins, des utérus et des phallus. Et que dire de ces innombrables nouveau-nés exposés dans les heures suivant le décès, puis jetés sans cérémonie dans les puits ou les égouts comme des jarres cassées ou des animaux crevés ? Pratique à l’opposée de certains très jeunes immatures (embryons ou fœtus de quelques mois, en tous cas non viables) ayant malgré tout reçu un culte posthume avec un dépôt en nécropole accompagné d’offrandes funéraires… Ensuite, épidémiologie, génétique et anthropologie physique permettent de mieux cerner les causes de décès des populations du passé : infection dont l’ADN de l’agent causal est directement identifié ; malformation congénitale dont le diagnostic est réalisable sur les ossements déformés ; traumatisme lié à un accouchement maladroit ou à un avortement ; etc.

On pourrait considérer comme inutiles ces dépenses de moyens au service du diagnostic rétrospectif sur de vieux ossements, mais c’est oublier tout l’intérêt pour l’étude des squelettes récents, notamment dans un contexte judiciaire. Désormais, en effet, l’anthropologie médico-légale ratisse large et trouve ses champs d’expérimentation et de perfectionnement très loin des paillasses d’hôpital et des animaux de laboratoire. C’est sur les chantiers de fouilles archéologiques que sont recrutés les futurs collaborateurs des médecins légistes, et que sont validées les techniques d’identification.


N.B. Cette chronique a été publiée dans L'Humanité Dimanche (n° daté du 18/08/2011).



[1] Éditions Ausonius, Bordeaux, 2010, 222p.

[2] Sous la direction de Anna-Marie Guimier-Sorbets et Yvette Morizot (Éditions De Boccard, Paris, 2010, 406p).

[3] Comme on le voit dans La nécropole de Dréros, édité par Massimo Perna d’après les notes et carnets de fouille d’Henri Van Effentere dans les années 1930 (éditions De Boccard, Ecole Française d’Athènes, 2009, 170p, 22pl).

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Et puis sans même parler du présent, il est toujours intéressant d'en savoir plus sur les conditions de vie des gens du passé. Les artefacts dans les tombes ne révèlent pas tout, même s'ils ont leur propre intérêt. Le passé explique souvent pas mal de choses du présent, en particulier sur l'être humain lui-même.